lundi 28 décembre 2020

La lettre de l'AEEFMN N°2 / Décembre 2020 est parue

L’AAEFMN vous informe

Comité éditorial : J.L. Adam, B. Boyer,N. Bertholom, F. Didelot, J. Even, N. Holweck, M. Schmitt, S. Zonato.

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Editorial

A tous les membres de l’Association des Anciens Étudiants et Amis de la Faculté de Médecine de Nancy

L’AAEFMN vous propose un peu de lecture, avec des articles dénichés par le bureau de l’association.

Merci d’avance de l’intérêt que vous manifesterez pour ce courriel et du soutien que vous nous apporterez par vos réactions.

Portez vous bien et passez de bonnes fêtes de fin d’année.

 

N BERTHOLOM

Sommaire

1.    COVID :  

-       La surveillance du virus dans les égouts s'organise.

-       Coronavirus : que nous enseigne l’Histoire ?

-       Huit recommandations proposées par le CCNE.

2.    Culture

-       Chagall : Le passeur de lumière

-       l’université de Pont a Mousson

-       Les premières doctoresses à la faculté de médecine de Nancy (1894-1914)

3.    Santé

-       Et le cœur prit le train

4.    Vos réactions

5.    A ne pas manquer dans le prochain numéro

-       la réforme des études médicales

1.  COVID

-       La surveillance du virus dans les égouts s'organise

 

Paru dans La Gazette des communes, 27 octobre 2020 par Isabelle Verbaere

Le Sars-CoV-2 est traqué dans les eaux usées de 150 villes en France dans le cadre du réseau Obepine. Son objectif…: suivre la dynamique du virus sur tout le territoire français et mettre ainsi en place un système d'alerte local précoce.

Plusieurs centaines de milliers : c'est la quantité d'unités de génomes du Sars-COV-2 par litre, mesurée dans les eaux usées, début octobre 2020. « Elle ne cesse d'augmenter depuis cet été, à l'instar et même en amont, des autres indicateurs clés de suivi de l'épidémie : cas confirmés, décès, taux de positivité, patients hospitalisés en réanimation », constate Laurent Moulin, Docteur en microbiologie et responsable du laboratoire R&D d'Eau de Paris.

Concentration du virus dans les égouts

Il existe un lien entre le taux d'incidence du Covid-19 (nombre de cas positifs pour 100 000 habitants) ou le nombre d'hospitalisations et la concentration du virus dans les égouts qui est un indicateur de son niveau de circulation dans la population. C'est ce que révèlent des travaux réalisés dans le cadre du réseau de l'Observatoire épidémiologique dans les eaux usées (dit Obepine), qui réunit des équipes de recherche- Ifremer, CNRS/université de Lorraine, Sorbonne Université, Institut de recherche biomédicale des armées (Irba), laboratoire R&D Eau de Paris - et différents opérateurs publics et privés de l'eau et de l'assainissement. L'objectif de ce réseau : surveiller la dynamique du virus sur tout le territoire français et mettre ainsi en place un système d'alerte local précoce, afin d'anticiper les éventuelles prochaines vagues.

Dans un premier temps et à court terme, l'objectif est de collecter les données des stations d'épuration de 150 villes représentatives de la population.

Covid-19 : le risque de trop, pour les égoutiers ?

La surveillance du Sars-CoV2 dans les eaux usées à Paris a été mise en place le 5 mars 2020. À ce moment-là, il n'y avait qu'une petite dizaine de patients Covid-19 identifiés dans les départements de la petite couronne dont les eaux usées ont été testées. Or le coronavirus était déjà détectable dans les égouts de la ville. Ce petit nombre de cas positifs ne reflétait pas la réalité de son niveau de circulation déjà élevé. La quantité d'unités de génomes du Sars-CoV-2 mesurée dans les eaux usées a atteint plusieurs millions par litre, au pic de l'épidémie, début avril. Mais le confinement a arrêté cette dynamique, et la concentration de virus a reflué au point de ne plus être détectable dans plusieurs stations d'épuration d'Ilede-France, mi-mai. « Mi-juillet nous avons montré que le virus circulait à nouveau, avant même que l'incidence n'ait recommencé à augmenter », souligne Laurent Moulin. La surveillance des eaux usées permet d'anticiper un rebond de l'épidémie. « Les personnes infectées excrètent du virus dans leurs selles trois ou quatre jours avant même les premiers signes cliniques éventuels. Voilà pourquoi cette méthode est si intéressant : l'augmentation de la concentration du virus dans les eaux usées précède celle des hospitalisations », explique Yvon Maday, professeur au Laboratoire Jacques-Louis Lions (CNRS/Sorbonne Université/Université de Paris/Inria) et directeur de l'Institut

Carnot Smiles. C'est un temps d'avance pris sur l'épidémie. « On ne peut pas encore établir un lien entre cette concentration et le nombre de cas dans la population. C'est l'un des points importants de recherche d'Obepine », indique Christophe Gantzer, directeur adjoint du laboratoire de chimie physique et microbiologie pour les matériaux et l'environnement (LCPME) à Nancy. Toutefois, les résultats du réseau pourraient contribuer à éclairer les pouvoirs publics dans leurs prises de décision locales : doit-on fermer bars et cinémas dans cette métropole ? Faut-il multiplier les tests dans telle autre ou reconfiner ?.


 

·         Coronavirus : que nous enseigne l’Histoire ?

Pour ma génération, cette épidémie mondiale est un événement encore jamais connu, jamais vécu. Pourtant, en discutant avec mes parents, il apparaît que le monde en a déjà connu et pas seulement dans les siècles passés. Nul besoin de remonter à la peste, au choléra ou encore à la grippe espagnole de 1918. D’autres épidémies, ressemblant fortement au Coronavirus ont frappé le monde en 1957 et en 1969. En 1957, le monde connaît une pandémie nommée « grippe asiatique ». Mon père s’en souvient encore car toute sa famille (père, mère, 5 enfants) va alors rester couchée presque sans possibilité de se lever pendant plus de 15 jours. Cette « grippe asiatique » fera 100 000 morts rien qu’en France et plus de 2 millions de morts dans le monde. En 1969, à nouveau venue d’Asie, la « grippe de Hong Kong » frappe le monde. Elle va faire 31 000 morts en France et 1 million de morts dans le monde. J’ai retrouvé un article du Journal Libération qui comparaît en 2005 le traitement de la canicule de 2003 avec celui de la « grippe de Hong Kong ». Voici ce que l’extrait de cet article disait de la situation en 1969 : « On n’avait pas le temps de sortir les morts. On les entassait dans une salle au fond du service de réanimation. Et on les évacuait quand on pouvait, dans la journée, le soir.» Aujourd’hui chef du service d’infectiologie du centre hospitalo-universitaire de Nice, le professeur Dellamonica a gardé des images fulgurantes de cette grippe dite «de Hongkong» qui a balayé la France au tournant de l’hiver 1969-1970. Agé alors d’une vingtaine d’années, il travaillait comme externe dans le service de réanimation du professeur Jean Motin, à l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon. «Les gens arrivaient en brancard, dans un état catastrophique. Ils mouraient d’hémorragie pulmonaire, les lèvres cyanosées, tout gris. Il y en avait de tous les âges, 20, 30, 40 ans et plus. Ça a duré dix à quinze jours, et puis ça s’est calmé. Et étrangement, on a oublié.» – Fin de l’extrait- Ce n’était pas au Douzième Siècle, c’était il y a 50 ans ! Étrangement on a oublié.  Encore plus étrange furent les traitements politiques et médiatiques qui en furent faits. Alors que l’hôpital fait face à une crise sanitaire majeure : afflux brutal de malades, impossibilité de les soigner, mortalité par dizaine de milliers, nul ou presque n’en parle.
La presse parle à l’époque de la mission Apollo sur la Lune, de la guerre du Vietnam, des suites de mai 1968… mais pas ou peu des dizaines de milliers de personnes qui meurent dans des hôpitaux surchargés. Pire, le monde continue de tourner, presque comme si de rien n’était.

Alors que nous enseigne l’Histoire ? D’abord et c’est une bonne nouvelle, que nos sociétés en ont « connu d’autres » et qu’elles se remettent de ces épidémies. Malgré la mortalité de masse provoquée par elles, nous n’allons pas tous mourir et la vie gardera le dessus. Ensuite, qu’en 50 ans, les progrès techniques ont profondément modifié notre société. En 1969 encore la mort de millions d’individus semblait une fatalité alors qu’aujourd’hui elle nous paraît juste inacceptable. Nous attendons de la science qu’elle puisse nous protéger de toutes ces maladies, les vaincre voire peut être un jour vaincre la mort elle-même. Je parle bien sûr pour nos sociétés occidentales car 100 000 morts nous paraissent un choc majeur et inacceptable en Europe ou en Amérique du Nord alors que personne ou presque ne semble hélas s’offusquer que le Palu puisse tuer chaque année un demi million de personnes en Afrique… L’Histoire nous enseigne encore que nos exigences vis à vis de l’Etat ont beaucoup changé. Nous sommes désormais, et c’est le prix de l’Etat providence, dans une société qui « attend tout de l’Etat ». En 1969 personne n’attendait de Pompidou qu’il arrête la « grippe de Hong Kong » ou encore organise le confinement de la population pour sauver des vies. Aujourd’hui le moindre accident est nécessairement de la responsabilité d’une autorité publique et si l’on n’arrive pas à un résultat immédiat et satisfaisant, c’est forcément que les élites ont failli. Que l’on soit bien clair, je ne cherche à excuser personne et il est vrai que le niveau des impôts n’est pas le même qu’en 1969 donc le niveau d’exigence peut légitimement être plus élevé. Je pose juste des constats. Enfin, l’Histoire nous enseigne que la sphère médiatique a beaucoup changé et influence terriblement le traitement des événements. En 1969 les médias étaient encore pour beaucoup sous le contrôle de l’Etat. Comme on ne pouvait pas arrêter la maladie on n’en parlait quasiment pas. Et la vie continuait tant bien que mal. A l’ère des chaînes d’info continue et des médias sociaux on ne parle plus que de la maladie, du traitement sanitaire, politique, économique. Tout devient très vite sujet à polémique et à scandale. Pire, on a l’impression que notre vision du monde se limite désormais à ce qui défile sur nos écrans. Et comme il n’y a plus que la maladie sur nos écrans on oublierait presque que la vie continue avec ce qu’elle a de plus merveilleux (l’amour par exemple, mais aussi la création, l’innovation…) mais aussi de pire (la haine, la violence, la criminalité, la bêtise…). Bref la saturation de l’info autour de la maladie fait qu’on a l’impression que le monde s’arrête et comme la conscience crée en partie la réalité, il semble vraiment s’arrêter. Alors vous me direz « autres temps, autres traitements de la maladie et des événements ». Oui, vous avez raison et quelque part heureusement. Ces enseignements de l’Histoire ne nous obligent pas à traiter les choses comme dans le passé. Bien au contraire. Mais ces voix venues du passé nous disent néanmoins :

– que les épidémies ont toujours existé et existeront probablement toujours car elles ne sont pas issues de complots de savants fous manipulés par des militaires dans des labos secrets, mais simplement des virus qui font partie de la Nature, au même titre que nous.

– que l’on pourra déployer toute la science et posséder les meilleurs Gouvernements du Monde, il y aura toujours un événement naturel que nul n’avait prévu et que l’on ne pourra pas totalement éviter.

– qu’il faut toujours garder l’esprit positif car l’Humanité s’est toujours relevé de ces épidémies. La France s’en relèvera aussi et cela d’autant plus vite que nous saurons faire preuve de résilience et de fraternité dans l’épreuve.

Essayons donc de ne pas perdre nos nerfs et notre moral rivés sur le compteur des morts qui monopolise nos écrans, restons unis plutôt qu’à accuser déjà les uns et les autres, concentrons nous sur les vies que l’on peut sauver chacun dans son rôle et à sa place, continuons de vivre, d’aimer, d’inventer car ni le monde ni la vie ne se sont arrêtés et profitons peut être, pour ceux qui en ont, d’utiliser le temps pour imaginer le monde meilleur dans lequel nous voudrions vivre à la sortie de cette crise.

Regarder le passé, c’est parfois prendre le recul nécessaire qui permet de mieux construire l’avenir.

Courage et espoir !

Olivier BECHT, député du Haut-Rhin 30.03.2020

-       l’avis du CCNE

Huit recommandations proposées par le CCNE.

1. S’assurer que tous les moyens disponibles soient mis à disposition et garantir une utilisation optimale des ressources aux échelles territoriale et nationale. Il s’agit notamment de renforcer (a) les coordinations entre les acteurs de ville et les établissements hospitaliers publics, privés et médico-sociaux, et (b) la réserve sanitaire afin d’optimiser l’accès aux soins et les parcours de soins des patients.

2. Réfléchir à l’échelle pertinente des seuils d’alerte et à leurs modalités de réexamen permanent pour ce «triage» afin de bien prendre en compte les besoins en santé des «patients Covid et non Covid» et de limiter les conséquences (pertes de chance) des déprogrammations ou réorganisations des activités médicales.

3. Mettre en place un processus décisionnel collégial et interdisciplinaire, associant des médecins, d’autres professionnels de santé ainsi que des personnes impliquées dans la réflexion éthique, aussi bien pour (a) les choix de réorganisation d’activités que pour (b) la priorisation des patients au cas par cas, en s’assurant du respect des souhaits du patient. Ces processus doivent reposer sur des critères explicites et justifiés et faire l’objet d’une traçabilité écrite et d’une communication claire, loyale et accessible.

4.Préserver l’accès aux soins aux situations les plus urgentes et aux patients qui auraient le plus à perdre d’une absence ou d’un retard de soins, tout en restant vigilant dans la comparaison de la qualité de vie de différentes pathologies et de patients en fonction de l’âge, d’un handicap, ou d’une situation de précarité. La hiérarchisation de la valeur de la vie doit rester un «interdit» éthique. Aucun critère unique, aucun arbre décisionnel ou protocole ne doivent être utilisés sans engager une réflexion éthique au cas par cas.

5. Dans un objectif de renforcement de la démocratie en santé, ce processus délibératif doit se faire en concertation avec des représentants d’usagers pour toutes les décisions prises relatives au parcours de soins des patients et avec les patients et les proches pour toute décision relative à une situation particulière.

6. Informer et communiquer sur les déprogrammations et la continuité des activités médicales en cours pour améliorer l’accès aux soins pour tous.

7. Apporter un soutien éthique aux équipes appelées à faire des choix de priorisation et confrontées à des dilemmes éthiques. Cet appui pourra s’opérer par le recours aux cellules de soutien éthique déployées notamment par les Espaces régionaux de réflexion éthique (ERER) durant la première vague, par l’activation et l’adaptation du fonctionnement des comités d’éthique internes aux établissements ou par la création de dispositifs de proximité (équipe mobile ou astreinte éthique)21.

8.Prévoir un vaste retour d’expérience de proximité pour évaluer des conséquences des choix décisionnels et des pertes de chance pour les «patients Covid» et les autres patients, notamment à l’aide d’outils numériques, et envisager une réflexion collective sur l’allocation des ressources dans un contexte de rationnement et sur les principes de justice distributive. Les choix et les critères ne devraient pas être assumés par le seul corps médical. La question de l’inadéquation des moyens au regard des besoins devra être discutée après la crise: il s’agit d’un enjeu éthique de santé publique.

Dossier complet en ouvrant le lien ci-dessous :

https://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/ccne_-_saisine_triage.pdf

1.  Culture

-       Chagall. Le passeur de lumière Chagall. Le passeur de lumière

Marc Chagall a réalisé d’exceptionnels vitraux pour les cathédrales de Metz et de Reims, la chapelle des cordeliers de Sarrebourg, la synagogue d’Hadassah à Jérusalem, le siège de l’ONU à New York et pour de nombreux édifices, religieux ou non, en France et à l’étranger, participant au renouvellement de cet art. L’exposition, qui rapproche les dessins préparatoires aux vitraux et un ensemble de peintures, sculptures, oeuvres graphiques et archives, présente l’histoire de ces commandes, la collaboration avec les maîtres verriers et la liberté prise par Chagall dans l’utilisation des signes et des symboles, dans un idéal humaniste de liberté et de paix. Visite virtuelle Exposition réalisée en partenariat avec le Musée national Marc Chagall, Nice. Le Centre Pompidou-Metz 1, parvis des Droits-de-l’Homme CS 90490 57020 Metz Cedex 1

-       l’université de Pont a Mousson

https://www.blelorraine.fr/ par Kévin GOEURIOT

A mi-chemin entre Nancy et Metz, de part et d’autre de la Moselle, la petite ville de Pont-à-Mousson peut se targuer d’abriter un patrimoine remarquable, principalement représenté par les élégantes arcades de la Place Duroc, la maison Renaissance dite « des sept péchés capitaux », les formes gothiques de l’église Saint-Martin ou encore l’impressionnante Abbaye des Prémontrés. De part et d’autre du pont qui a donné jusqu’au nom de la ville, l’amateur de vieilles pierres trouvera donc, à Pont-à-Mousson, des maisons anciennes, des monuments et des églises remarquables. En somme, de quoi satisfaire sa curiosité et sa soif d’authenticité.

Mais une telle richesse patrimoniale n’est jamais anodine. A Pont-à-Mousson, celle-ci s’explique à la fois par l’histoire et par la géographie. Car c’est bien le pont, construit au pied de la Colline de Mousson qui va assurer, dès le Moyen-âge, l’essor et la prospérité de la cité. Parce qu’il est l’un des rares passages sur la Moselle, ce pont fait l’objet de toutes les convoitises. Assiégé à plusieurs reprises, le site finit pourtant par échoir aux Comtes, puis Ducs de Bar, qui décident d’affranchir la ville en 1261. Très vite, des artisans et des commerçants s’installent de part et d’autre du pont et une bourgade, tranquille, se développe de part et d’autre de la Moselle. Erigée au rang de cité par l’empereur Charles IV en 1372, la ville est alors dirigée par un conseil de quarante officiers, par sept échevins et par un maire, selon un modèle fréquent à l’époque.

Mais c’est surtout au XVIème siècle que Pont-à-Mousson va connaître un essor fulgurant. Désormais entré dans l’apanage des Ducs de Lorraine, le marquisat du Pont, comme on disait alors, est situé au cœur d’un Etat qui connaît alors son apogée. Un petit Etat riche, prospère, mais qui reste menacé, au Nord et au Sud, par ce qu’on désigne alors sous le nom « d’hérésie protestante ». Pour lutter contre cette nouvelle religion et pour maintenir le Duché de Lorraine dans le giron catholique, le Duc Charles III et son cousin, le Cardinal de Lorraine, décident, en 1572, de fonder, à Pont-à-Mousson, une université. Confiée aux Jésuites, congrégation de religieux zélés qui vient d’être fondée par le pieux Ignace de Loyola, cette université se veut être un bastion du catholicisme aux portes d’un Saint-Empire qui n’a de saint que le nom. Il s’agit, en outre, de faire rayonner la Contre-Réforme. De diffuser, jusque dans cette terre d’entre-deux qu’est la Lorraine, les résolutions qui viennent d’être entérinées par le Concile de Trente. Et le pape l’a bien compris, qui promulgue la bulle in supereminenti, par laquelle il officialise la création d’une université à Pont-à-Mousson.

Installée en rive droite de la Moselle, dans les locaux de l’actuel Lycée Marquette, l’université connaît un rapide envol. Au début du XVIIème siècle, elle ne compte pas moins de 1 200 étudiants, venus évidemment de Lorraine, mais aussi des Royaumes de France et de Bohême, des Pays-Bas espagnols, du Duché de Savoie et même d’Ecosse ! Les études se partagent en quatre facultés : théologie, arts, droit et médecine. Les cours sont dispensés en latin et c’est également dans cette langue que les étudiants doivent rendre leurs travaux. Même les pièces de théâtre, censées être un peu plus récréatives que les cours magistraux, sont jouées en latin ! Assurément, on est encore loin des étudiants de mai 68. Quoique …

Dans le premier quart du XVIIème siècle, on relève en effet plusieurs heurts entre les étudiants de l’université de Pont-à-Mousson. Ceux qui peuplent la rive gauche de la Moselle et notamment le quartier Saint-Laurent, n’étant pas, contrairement aux étudiant qui vivent en rive droite, sous la férule des austères Jésuites, en profitent pour se livrer à toutes sortes de débordements. Les salles de cours sont bien souvent moins fréquentées que les tavernes et il se raconte qu’on entend parfois, dans les rues de la cité, des chansons grivoises qui vont jusqu’à brocarder certains enseignants. La querelle entre rive gauche et rive droite atteindra même son paroxysme avec la guerre dite « des imprimeurs ». Certains étudiants soutenaient en effet que sur les thèses imprimées à Pont-à-Mousson, il fallait noter, en latin, Ponti Mussoni. Mais d’autres, par érudition ou par pur esprit de contradiction, assuraient qu’il était plus correct d’inscrire Mussiponti. La querelle, on s’en doute, a fait couler beaucoup d’encre mais, en définitive, ce sont bien ces derniers qui ont remporté la bataille puisqu’aujourd’hui encore, les habitants de Pont-à-Mousson sont appelés les Mussipontains !

Mais cet essor finit par être coupé net. La Guerre de Trente Ans et les nombreuses occupations françaises que la Lorraine a eu à subir au XVIIème siècle ont eu raison du dynamisme de Pont-à-Mousson. L’université n’attire plus guère. Les grands esprits se rencontrent désormais à Paris, à Prague, à Londres ou à la cour de quelques monarques éclairés. En 1768, soit deux ans après l’annexion de la Lorraine au Royaume de France, l’université mussipontaine est transférée à Nancy. Pont-à-Mousson ne conservera qu’une école militaire qui, bien que réputée, ne parviendra pas à s’enraciner dans le paysage local. Depuis la fin du XVIIIème siècle, c’est donc à Nancy que bat le cœur de la vie estudiantine lorraine. Nancy, qui compte aujourd’hui 6 000 universitaires qui permettent à quelques 50 000 étudiants de se former dans des filières variées, telles que les lettres, la médecine, le droit, les sciences de l’ingénieur, le commerce, l’économie, etc. Nancy, qui a fusionné en 2012 ses trois universités avec l’Université Paul Verlaine de Metz, pour former ce qu’on appelle désormais l’Université de Lorraine.

Ou comment l’université fondée en 1572 par le Duc et le Cardinal de Lorraine a su, tel un valeureux phénix avide de science et de connaissance, constamment renaître de ses cendres.

-       Les premières doctoresses à la faculté de médecine de Nancy (1894-1914) *par Simone GILGENKRANTZ  HISTOIRE DES SCIENCES MEDICALES - TOME XLVI - N° 3 - 2012 279

Les premières étrangères dans les facultés de médecine en France.

À partir des années 1870, des jeunes femmes venues de l’Est, de l’Empire russe et des Balkans, ont été accueillies dans les universités d’Europe (France, Suisse, Allemagne, Belgique, Autriche et Italie), en un temps où aucune jeune fille de ces nations n’avait encore imaginé entreprendre des études supérieures. Cent ans plus tard, de nombreux travaux ont été entrepris pour retracer l’histoire de ces étudiantes étrangères. En France, le titre même de la présentation de Pierre Moulinier “Les premières doctoresses de la Faculté de médecine de Paris (1870-1900) : des étrangères à plus d’un titre” [1] est assez éloquent et vient compléter son livre écrit en 2002 sur la population étudiante des facultés parisiennes au XIXème siècle [2]. Mais les travaux sur les premières étudiantes dans les autres villes de France sont quasiment absents. Concernant la faculté de médecine de Nancy, on se trouve devant un paradoxe : localement il n’est fait aucune mention d’éventuelles étudiantes étrangères venues y travailler avant la première guerre mondiale ; en revanche, dans les documents d’archives à l’échelon national, Nancy est plusieurs fois cité comme ville d’accueil recommandable, avec des grandes écoles et une faculté de médecine accueillant des étrangères.

Sur la piste des étudiantes étrangères à Nancy.

Dans les archives de l’ancienne faculté de médecine de Paris (1), deux thèses sont dédiées aux femmes médecins : - celle d’une polonaise, Caroline Schultze, dont la soutenance eut lieu en 1888 [3], durant laquelle un des membres du jury, Charcot, le père del’hystérie, aurait déclaré que “les prétentions [des femmes] sont exorbitantes, car elles sont contraires à la nature même des choses, elles sont contraires à l’esthétique”. Propos peu rationnels, mais très répandus à l’époque. Il faut avouer que la thèse était un peu légère (76 pages). - Celle de Mélanie Lipinska, également polonaise, en 1900 [4] est en revanche un ouvrage considérable de plus de 600 pages. Il servira par la suite de référence aux nombreux travaux ultérieurs sur les premières femmes médecins. Ancienne externe des hôpitaux de Paris, M. Lipinska a passé quatre années à élaborer cette véritable “somme”. Sa culture humaniste - sans doute banale à l’époque - laisse aujourd’hui confondu. Elle fait une œuvre d’historiographe, de l’antiquité à nos jours, et pour les femmes médecins des temps modernes, elle rend compte de la situation dans tous les pays développés. Pour la France, M Lipinska recense le nombre des étudiantes étrangères et “nationales” à la faculté de médecine de Paris, mais aussi dans toutes les autres facultés de médecine existant alors en France : - À la faculté de Montpellier, la plus ancienne, ouverte aux femmes dès 1868, 15 étrangères ont obtenu leur diplôme de docteur en médecine en 1900. - À Lyon, depuis la création de la faculté de médecine en 1877, une seule étudiante, d’origine bulgare, a été admise au grade de docteur en médecine. – À Bordeaux (faculté depuis 1894), des Françaises ayant initialement été nommées officiers de santé (2) sont devenues docteurs en médecine, mais aucune étrangère n’a encore passé sa thèse (2 Russes sont inscrites et en cours d’études). - À Lille (faculté depuis 1876), 4 Russes ont obtenu leur diplôme de docteur en médecine. - À Toulouse (faculté depuis 1891) aucune femme n’a encore passé sa thèse. Mais c’est Nancy qui est cité en premier dans la liste. Une raison sans doute à cela : le secrétaire de la faculté de médecine, Fernand Lambert des Cilleuls a pris la peine de fournir des renseignements très complets sur les étudiantes étrangères en cours d’études ou ayant déjà passé leur thèse à Nancy, contrairement aux secrétaires des autres villes qui n’ont fourni que des listes ou de courtes réponses.

La faculté de médecine de Nancy en 1900

La présentation qu’en fait Mélanie Lipinska n’est pas claire et mérite quelques explications. Elle écrit : “La faculté de médecine de Nancy avait précédemment son siège à Strasbourg. C’est en 1892 qu’elle fut transférée à Nancy”. Sans doute les vicissitudes de la Pologne sous le joug de l’empire russe avaient-elles laissée Mélanie indifférente aux malheurs de la France. Car sous cette phrase se trouve une malheureuse page d’histoire de France : la sanglante défaite des Français pendant la guerre de 1870, puis l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Le traité de Francfort permettant aux Alsaciens-Lorrains de conserver la nationalité française s’ils quittaient la région avant le 1er octobre 1872, c’est environ 100 000 personnes qui optèrent pour la nationalité française afin d’échapper à la germanisation, dont la quasi-totalité des professeurs de la faculté de médecine de Strasbourg, alors florissante et responsable aussi de l’École de Santé militaire. Après quelques errements sur le point de chute (Lyon avait la faveur des professeurs alsaciens), le “transfèrement (3)” de la faculté de Strasbourg s’effectuera à Nancy - qui n’était jusqu’alors qu’une école de médecine - en 1872 et non pas en 1892 comme l’indique Mélanie Lipinska. Celle-ci poursuit : “D’après les renseignements très précis qu’a bien voulu nous communiquer dans sa lettre du 13 janvier 1900, M. des Cilleuls, le très obligeant secrétaire de la faculté de Médecine à l’Université de Nancy, c’est seulement à partir de 1894-1895 que la faculté a eu des étudiantes. Voici par trimestre le nombre de celles-ci : 1894-1895 1er trimestre : une Russe, 2ème trimestre : 2 Russes, 6 Bulgares, 2 Turques (Macédoniennes) ; 3ème trimestre (idem) total : 10… (suit le détail par trimestre des années suivantes jusqu’en 1900). Plusieurs Russes de la Faculté de Nancy sont allées à la Faculté de Saint-Pétersbourg (celle des femmes).Il n’y a jamais eu de Française étudiant la médecine à Nancy”.

1894 : les premières étudiantes en médecine.

Dans la lettre de F. Lambert des Cilleuls, sont mentionnés les noms des étudiantes, les titre et date des soutenances de thèse, ainsi que les projets de fiançailles, de mariage, et de retour au pays. Il est évident qu’il connaît bien ces jeunes filles. Il termine sa lettre par cette considération aussi inattendue que romantique : “Les études médicales n’empêchent pas les sentiments”. Ces thèses sont bien conservées et accessibles à la bibliothèque de la faculté de médecine de Nancy. Entre 1894 (date des premières venues) et 1914, 27 personnes de sexe féminin ont soutenu leur thèse : 13 d’entre elles sont Bulgares (ou provenant de l’Empire ottoman) et les autres sont originaires de l’Empire russe. On note d’emblée que la proportion de Bulgares est beaucoup plus élevée qu’à Paris : pour la même période, on trouve seulement 1,38% de Bulgares dans la population des étudiantes en médecine étrangères [4] alors qu’elle est presque de 50% à Nancy. Il convient donc d’analyser séparément le groupe des jeunes filles bulgares des autres étrangères venues étudier la médecine en Lorraine

I. La filière bulgare

1) profil des étudiantes bulgares

Les étudiantes bulgares venues à Nancy sont jeunes : 19 à 23 ans quand elles arrivent, juste après leurs études secondaires. Elles parlent le français et s’adaptent sans difficulté puisqu’aussitôt après leurs cinq années d’études, elles passent leur thèse. Celles-ci sont d’un très bon niveau. Dans leurs dédicaces, plusieurs remercient chaleureusement Monsieur des Cilleuls pour son accueil et son aide. Parfois, elles précisent dans leur introduction qu’elles vont repartir dans leur pays. Elles sont toutes de confession orthodoxe. La première thèse féminine à Nancy fut celle de Maria Daïreva, soutenue le 31 mai 1899. Inspirée par le Professeur Paul Vuillemin, titulaire de la chaire d’histoire naturelle et mycologue, elle est intitulée : Recherche sur le champignon du muguet et son pouvoir pathogène. Ce biologiste a dû s’intéresser de près à son travail et, contrairement à Charcot, il se félicite de cette “première” qu’il accueille très favorablement : “Vous avez réalisé sous nos yeux une expérience nouvelle que nous n’aurions peut-être pas osé tenter sur nos propres filles. Vous avez démontré que, par son travail et son énergie, la femme peut conquérir des droits nouveaux sans perdre aucune des qualités qui font l’honneur de son sexe” [5]. Suivent celles de Nevyana Azmanova : Traitement pulmonaire de la tuberculose par le cinamate de soude, étude critique et expérimentale. Et de Zaharina Dimitrova, née à Resna dans le Monténégro, encore sous domination ottomane : Recherche sur la structure de la glande pinéale chez quelques mammifères. Comment ces jeunes Bulgares ont-elles vécu ce séjour de cinq années à Nancy ? La seule mention de leur passage eut lieu à l’occasion du 26ème Congrès International de l’Histoire de la médecine (sur le thème de la médecine bulgare et de ses relations avec les autres pays du monde), où une publication très documentée fut présentée sur les étudiants et étudiantes bulgares à la faculté de médecine de Nancy à la fin du XIXème et au début du XXème siècle [12]. Il reste encore une autre trace de leur passage, ce sont les précieuses photographies des première et deuxième années de médecine en 1894 et 1895 [8]. Les étudiantes étrangères se sont regroupées à l’extrême droite. Bulgares et Russes sont mélangées sur cette photo centenaire anonyme. Pourtant, grâce à l’historienne Georgeta Nazarska, deux d’entre elles ont pu être identifiées : Nevyana Azmanova et Zaharina Dimitrova (Fig. 1).

2) Les raisons du choix de l’exil et du choix de Nancy

Durant la domination de l’Empire ottoman, la formation universitaire se faisait essentiellement à Constantinople et à Bucarest. En 1878, naît la Bulgarie indépendante (deux provinces, la Roumélie et la Macédoine restent sous contrôle ottoman). En 1879, à Veliko Tarvono, l’Assemblée nationale bulgare se dote d’une constitution assez avancée pour l’époque, où l’idée d’une éducation supérieure pour les femmes est acceptée sans réserve. Mais dans ce jeune état, tout est à faire. La France, et Nancy en particulier, coopère : les Ponts-et-Chaussées français envoient des spécialistes et forment des ingénieurs [6], de même que l’Institut électrotechnique de Nancy [7]. La future élite doit se former à l’étranger et l’état bulgare offre des bourses : le nombre total d’étudiants bulgares formés dans les universités étrangères (en France, Suisse et Allemagne) entre 1879 et 1915 s’élève à 1148 [16]. Maria Daïreva et Nevyana Azmanova, nées toutes deux à Stara Zagora, ont reçu des bourses du gouvernement. Zaharina Dimitrova, née à Resna a, quant à elle, bénéficié d’une bourse de l’évêché de l’église orthodoxe bulgare (G Nazarska, communication personnelle). Le choix de Nancy pour les jeunes filles venant de terminer leurs études secondaires fut délibéré, de préférence à Paris, perçue comme “une ville de perdition” [9]. Lors de la première guerre mondiale, la Bulgarie se range du côté des Allemands. C’est pourquoi à partir de 1914, la venue des Bulgares se tarit et M. des Cilleuls renvoie sa médaille par voie diplomatique, accompagnée d’une lettre déplorant cette alliance de la Bulgarie “avec des puissances ennemies et barbares”.